I
être le vide
plus que le plein
proche de l’extase
du disparaitre.
être molécule
être fougère,
vent
soi,
tout.
prolonger ses sens
jusqu’aux satellites
de Jupiter

    (le bout de mes doigts comme
      les jeunes branches d’un vieil arbre,
      bourgeons étirés au ciel…)

II
Qu’est ce que la pensée?
matière diffuse universelle?
elle traverse nos
êtres-filtres;
nous sommes filets
aux mailles variables,
pulsars-cerveaux
qui se tendent et se relâchent
sous l’émoi de ces passages,
de ces prises.

certains de nous
transcendent
ces vents de pensée
et les offrent en traces-poèmes
à d’autres vents.

III
le langage de la meute-loup:
les circuits dans les forêts; territoire;
défécations, marquages,
comme de mots laissés en traces.
hurlements; formes de la meute
et tracés dans la forêt
encore.
une trace-langage à la fois
territoire et mouvement,
aux expressions végétales,
corporelles, fluides,
imperceptibles et sauvages.

Que sait la fougère
de la pensée du loup?

premier trait, JLK

05    03    018

Cher Raymond,

une ligne narrative tente de tresser une continuité
de ces fragments de pensée.
             de ressassés,
autour de cette idée:
qu’est ce qui se passe lorsque je « fais » de la gravure?
qu’est ce que ce « faire » englobe?
où commence-t-il?

il est toujours « présent »
quelque part il guette
(de même que je retrouvai cette phrase dans « la présence au monde »:
« l’origine rôde »

nous évoquons Hélène Cixous
que nous avons entendue
récemment à la radio,
disjointement.
je ne vous dis pas ce ressenti diffus
de cette écoute:
l’impression qu’Hélène abandonne la partie
(alors même qu’elle présente « défions l’augure »)
qu’elle se déporte de l’action de vivre,
de produire DU chant de vie…
du timbre de sa voix?
de mon écoute, juste à ce moment?

—-
qu’est ce qui se passe (donc dans la gravure)?
qu’est ce que cela ouvre, déploie,
surtout!
repartir avec le trésor de quelques épreuves c’est une chose,
avec tous les sens tendus, en éveil, vers la prochaine chasse,
les prochaines traces,
c’en est une autre!
et c’est bien sûr de cela qu’il est question,
à Lutry,
dans les murs de votre atelier


Gilles Deleuze,
le relevé de ses cours,
dans la vitrine de la librairie de La Louve,
de l’envie d’avoir cela proche de soi,
bien mieux qu’une couverture une veste des chaussures chaudes…


préparer des matrices

l’attente
et
la ligne tendue en arc de cette production
à ce moment d’entrer dans vos murs,
laisser respirer ces trucs,
bouts de cartons, plexis, …
les laisser se charger de votre présence
se nourrir de votre regard.


une histoire complexe se tresse
de toutes les présences qui traversent votre atelier
(mon) envie de superposer,
de lire les passages
(mon) envie de construire un journal unique,
un peu comme une « main courante »
stratification dense qui n’est contenue que dans votre regard


le plaisir de « dévisser la presse »,
remonter le cylindre pour essayer mes bouts de bois:
du possible, une offrande-ouverture encore…

je résiste toujours,
toujours plus
à l’idée du « que faire » de tout cela
peut-être que ça n’est tout simplement pas une question.

vous dire merci
pour « la dissonance originaire »
ce livre, fois sept,
est une des choses au plus proche
de mon action-pensée*
que j’aie faite,
et je vous en dois l’impulsion,
et le partage.

 


«* poésie trouvée dans le fil de la pensée
captation inconsciente d’un flux, me tenir presque tapi dans l’ombre de moi-même pour voir ce qui se passe lorsque je m’absente, lorsque je relâche le contrôle, lorsque la liberté s’invite, enfin, et ce par quoi elle s’écoule….

 


l’enveloppe civilisatoire
(une note audio retrouvée sur mon téléphone.)
je consultais un très beau livre sur les églises romanes, et, cette magnifique expression en plan, dans l’espace, qui est une expression de l’esprit, de cette spiritualité haute que l’humanité cherche à atteindre et je me suis fait la réflexion que dans les époques où cette enveloppe civilisatoire existe, l’expression trouve sa forme, puisque elle s’inscrit et elle inscrit en même temps la civilisation qui la porte et qu’elle porte que porte cette spiritualité.
Dans une époque comme la nôtre qui est défaite de toute cette  structure, de toute « grammaire civilisatoire » alors le travail est double et complètement mystérieux. Nous devons à la fois inventer une grammaire et poursuivre cette quête, ce dépôt de spiritualité sur le monde, sans savoir quelle forme lui donner. La question de la forme de cette spiritualité… est un enjeu assez radical je crois.


Aujourd’hui, sortie du dessin.
ne rien demander,
tout attendre…

le dessin est le « lieu » de ma présence au monde:
le dessin est un médium d’ouverture au sacré,
il met dans un état de perception, à la fois intense, aigu,
et de vide absolu.
il sort le dessinateur de tout référentiel.
confrontation à soi-même et à la trace sur la feuille blanche.

l’observation éveille une lumière intérieure,
qui fait dire à certains que tout dessin est un autoportrait.
d’autres parlent de sismographe.

je pense être dans un état de dépassement de la conscience de soi,
de m’ouvrir au passage de ce qui vient:
l’oeil, la main, l’esprit, le monde.
cet état, cette « disponibilité », est le lieu de ma présence au monde.

je retrouve cette note audio,
que j’avais introduite comme étant une « réponse » à un courrier reçu de Jean-François.
je crois qu’il est impossible, sinon présomptueux,
d’aller chercher à construire une grammaire, un quelque chose qui soit empreinte à venir.
il n’y a pas d’autre chemin que pour soi.
trouver son propre chant intérieur.
le laisser couler, résonner, sans chercher de lieu.

ce que j’appelais enveloppe civilisatoire est quelque chose comme le lieu d’un possible collectif, d’un vivre ensemble. je crois que ce vivre ensemble est nécessairement nourri de poésie, de transe, de ce qui porte l’être humain à son dépassement, donc à soi, la spiritualité, le sacré (il est probable que l’ouverture nocturne dans le rêve soit un des lieux de la survie de notre espèce, mais la vie de l’espèce se situe dans la conscience du sacré qui habite l’être, d’un quelque chose d’intangible, un tremblement intérieur, qui peut se partager*).
je crois que ce vivre ensemble aujourd’hui est absolument corrompu, sinon anéanti, par l’argent, le pouvoir, le mensonge, la méchanceté, attributs de l’homme occidental contemporain.

penser à Lascaux, ventre-caverne, nuit première, tracés-pulsions jamais dépassés. déporter cette origine.


* dépasser les fictions juives, chrétiennes, musulmanes, qui rassurent d’une figure divine ce lieu de l’être à son dépassement. accueillir le vide de ce dépassement.

 

Il nous faut dire à chaque fois les mots
du quotidien ; inventer le nom de
chaque geste des jours chaque jour.

(à chaque fois : tracer, comme une première fois, puisque chaque présent est unique ; ne jamais : représenter l’autre est comme moi : toujours présent toujours neuf)

jamais de carte, seul des tracés, superposés, brouillés. Poésie sauvage des
traces des jours des présences qui aussitôt sont les marques de nos absences

poésie
contre
pouvoir

poésie
contre
usage du langage
comme instrument
de pouvoir